Hier après-midi, j'ai redécouvert les joies de la Préfecture...
Là, où j'habitais avant, la Préfecture détruisait tous les préjugés sur l'administration...
Locaux modernes et clairs, accueil aimable, signalisation efficace, attente bien gérée, efficacité du service... et puis le pire de tout, on te
souriait...
Tu guettais avec gourmandise la Josiane du guichet... elle allait bien avoir un mot désagréable... Elle allait bien se délecter d'un éventuel papier
manquant...
Non, nada, rien. Sourire, aide, souplesse...
Limite t'avais envie de hurler "mais rendez-moi la Josiane de mon enfance, celle qui mettait des pulls bariolés et qui jubilait quand elle t'annoncait qu'il
manquait le formulaire DENTONQ21B-45_UY"
Bref, cette Préfecture efficace me foutait limite le bourdon.
Qu'avaient-ils donc fait de la Josiane à pull bariolé?
Sacrifiée sur l'autel de l'efficacité...
Et puis là... hier... dans mon nouveau département, j'ai retrouvé avec émotion et nostalgie... LA
Préfecture....
Bâtiment années 70 dégueulasse... papier A4 raturé-scotché à l'entrée pour indiquer les horaires d'ouverture du service des cartes grises...
J'entre dans le hall... et là... festival.
Une borne interactive bionique avec une feuille de papier A4 raturée-scotchée marquée "EN PANNE"...
Ah, ça commence fort!
Je salivais.
Je vois une queue de 15 personnes devant une machine d'un autre âge qui fait crcr crcrc pour sortir péniblement un numéro d'attente mal
imprimé...
Je patiente donc déjà 5 bonnes minutes rien que pour bénéficier du droit d'attendre avec mon numéro illisible...
Puis, comme l'indique une autre feuille raturée-scotchée, je m'adresse à l'accueil pour vérifier mon dossier...
Là, re-queue de 15 personnes devant... devant... devant...
JOSIANE.
Elle était là devant moi, le cheveu gras, les lunettes cul de bouteille, la mine patibulaire, la chemise bariolée, les doigts boudinés sur des bagues en or trop
jaune...
JOSIANE.
Et là, je retrouve ma Josiane qui fait la chasse au papier manquant. Je la sens excité comme un chien de chasse à l'affut de sa proie. Elle veut pouvoir rembarer un
maximum de personnes. Chaque dossier complet est un échec personnel. Elle traque la signature manquante, la case mal remplie, la photo non conforme et une fois sur deux, son regard s'illumine
derrière ses culs de bouteille : elle a trouvé.
"Ah non Madame, votre mari n' pas signé le formulaire X222-TK1KON"
"Mais il est très malade, je viens de St Vincent les deux Miches, je ne peux pas me déplacer facilement".
"Madame, il faudra revenir, il manque la signature de votre mari. Suivant!"
Et là, tu vois , la malheureuse mamie des campagnes qui repart chez elle le moral en berne parce qu'elle a oublié de faire signer Pépé.
"Bonjour Madame, j'ai un problème avec mon passeport, je dois partir aux Etats-Unis dans une semaine pour rejoindre ma femme et mes enfants mais il y a eu une
erreur au niveau du timbre..."
La Josiane jubile. Elle aime encore plus quand elle peut briser d'une seule phrase péremptoire toutes les demandes des gens paniqués... surtout quand il y a des
histoires avec des sentiments dedans. Et puis les bobos qui pleurent pour leur passeport, ça la gave Josiane. Elle comprend pas pourquoi tout le monde ne part pas en camping à La Grande Motte"...
comme elle. "C'est tellement beau la Grande Motte..." qu'elle soupire la Josiane en regardant la photo scotché au mur...
"Dans une semaine! Vous n'aurez jamais votre passeport à temps".
"Mais..."
"Pfffffffff... Service des passeports, 1er étage, mais vous pouvez déjà annuler votre voyage, SUIVANT!"
Puis vient mon tour.
Le bras de fer est engagé. Elle me dévisage et je sens la peur qui la gagne genre "oh putain, ça c'est un adversaire de taille, il est cap d'avoir son dossier
complet"
Elle commence à farfouiller dans mon dossier en soupirant...
"Et votre photo, elle est où votre photo" qu'elle grogne la Josy.
"Juste là Madame".
"C'est bon, Suivant!"
J'ai vaincu la Josiane.
Etape suivante : l'attente sur une chaise en plastique 30 ans d'âge.
Toutes les 5 minutes, le hall vibre au son d'un bip préfectoral nazillard et trainant. L'inventeur de ce bip devrait être en tôle. C'est pas possible de faire un
truc plus insupportable. C'est simple (et raccord), t'as l'impression de te faire engueuler. A chaque fois, je bondis sur ma chaise.
Au bout de 40 minutes, et 10 attaques cardiaques, c'est mon tour...
Cette Préfecture a la particularité de séparer zones d'attente et guichets, si bien que tu longes des couloirs avant d'arriver à trois malheureux box...
Je m'approche du guichet n°2 et là... mini Josiane!
Elle est plus jeune mais le potentiel est là. Les lunettes de merde, le chemisier trop fleuri, les joues tombantes, la carte postale de St Jean de Monts scotchée à
son ordinateur...
"Je la sens mal cette journée, qu'elle lance à son voisin, il n' y a que des chieurs"
Je suis juste en face. Je ne sais pas bien si ça s'adresse à moi.
"Bonjour Madame"
"Ah oui, bonjour"
Et là, mini Josy repart à la chasse au papier manquant mais même ça, je sens que ça ne l'excite pas...
C'est une Josy blasée.
Pas la même saveur que celle de l'accueil.
Une espèce en voie de disparition.
Un truc à classer au Patrimoine immatériel de l'Humanité : "la Josiane de Préfecture", élément culturel français née au XXeme siècle, incarnation d'une
administration d'Etat aux principes stricts.
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