Si je vous dis : Grand bazar, Mosquée bleue, Loukoums par
milliers et Palais de Topkapi, vous pensez immédiatement (?) à Istanbul…
Mon escapade en amoureux à Istanbul date d'août dernier, et c'était une succession d'instants
assez fabuleux … Mais, bon, rassurez-vous, il y a également eu de vrais, grands moments de solitude…
En fait, pour tout dire mon grand moment de solitude stambouliote s'est passé au
Hammam.
Le Hammam, autre cliché
institution turque…
Dans les guides, je lis tout un tas de chose sur les hammams. L'héritage antique, l'art de
vivre à l'orientale, le souci du bien-être corporel… Après de longues hésitations sur le choix de l'établissement pour vivre ce pur moment de
détente, nous décidons d'opter pour une vieille institution du…XVème siècle! Notre choix est principalement motivé par le fait que le
personnel de l'établissement ne demande jamais de bakchich. Le prix d'entrée est donc un peu élevé mais, au moins, vous ne risquez pas de
vous retrouver seul et nu, plein de mousse parce qu'un masseur refuse de vous rincez si vous ne lui donnez pas une petite
pièce.
Enthousiaste à l'idée de larver sur une
pierre chaude, je me précipite vers une vieille cabine en bois pour me changer. Je quitte mes vêtements, met une trop petite serviette autour
de ma taille, chausse des sandales poisseuses et… en avant pour l'expérience! Je traverse l'espace réservé aux cabines. Ambiance garantie. Des vieux turcs discutent autour d'un café, les deux hommes responsables de la gestion des
sandales et des serviettes se disputent bruyamment. Je me dirige lentement vers l'entrée du hammam proprement dit. Pour l'instant, j'adore!
Je me prends carrément pour un haut fonctionnaire de l'Empire Ottoman qui va se détendre au Hammam après une dure
journée de labeur…
J'entre dans une première salle où règne une certaine agitation. Des turcs habitués déambulent d'un endroit à l'autre. Quelques occidentaux, comme
moi, semblent un peu désorientés. Faut-il aller se laver? Faut-il aller dans le bain de vapeur? Puis,
régulièrement, un masseur surgit de nulle part et donne deux trois instructions au client qui part avec lui dans la pièce centrale.
J'attends toujours qu'un masseur vienne me chercher. Nous ne sommes plus que trois à attendre. Et puis, finalement je vois arriver nos trois masseurs. Il y a deux petits hommes,
plutôt frêles et très souriants qui commencent à parler aux deux personnes qui
attendent avec moi. Le troisième masseur, le mien… comment dire… rien qu'en le voyant, j'ai senti que je n'oublierai jamais cette expérience!
Grand, gras comme un loukoum, moustachu de partout, bref une masse de chair et de poils qui manque déjà de me briser les doigts en me serrant la main. Je ne comprends pas grand-chose à ce
qu'il me baragouine dans un anglais embué de vapeur. Après quelques phrases incompréhensibles, il me donne une grande tape virile dans le
dos, genre "c'est pas parce que je vais te masser que je suis une grosse tapette", je manque de glisser lamentablement sur le sol humide. Je
ris niaisement et le suis dans le bain de vapeur. Je finis par comprendre qu'il veut connaître mon prénom. Je lui
réponds donc "Julien", et, comme pour me dire qu'il a bien compris, il me donne une tape amicale sur le haut de la tête puis se met à répéter sur tous les tons possibles : "Djouliaaaa,
Dchuliaaaaaa, Jouliarrrr, Chuliaaa…"
Bon, je ne m'appelle pas Djoulia, et j'aimerais
qu'il me témoigne son amitié autrement qu'en me frappant, mais je préfère me taire en me culpabilisant d'être aussi hermétique à l'esprit de
camaraderie du grand peuple turc.
La salle est magnifique, tout en marbre, surmontée d'une grande coupole percée de trous par
lesquels jaillit la lumière.
Mon masseur semble m'indiquer d'attendre sur la pierre chaude. J'obéis
docilement.
Je m'installe donc, ne sachant pas très bien s'il faut que je m'allonge, que je surveille le
retour de mon masseur, que je fasse un tour sur les côtés près des robinets dorés…
Je regarde autour de moi pour chercher l'inspiration. Les autres se prélassent dans la brume, en attendant qu'un masseur ne s'occupe d'eux.
Je m'allonge donc sur le marbre chaud. Je regarde les ouvertures dans la coupole. C'est assez magique. J'essaie donc de me détendre… Il fait
chaud, très chaud… Ma respiration devient difficile. Mes yeux se voilent. Je me mets à transpirer comme jamais auparavant. Ma peau se met à exhaler des copeaux de crasse noire. Je ne me liquéfie pas, je me crassifie! La transformation en boule de crasse est imminente… Je pensais pourtant être propre! Mon corps se met à rejeter une masse impressionnante de matière noirâtre. Il fait toujours très
chaud, trop chaud… Je relève la tête dès que je sens un mouvement près de moi, peut-être s'agit-il de mon masseur. A chaque fois, il s'agit d'un des petits masseurs sympas, qui appellent leurs
clients et qui se mettent à les laver consciencieusement comme des gros bébés.
J'attends toujours. Rien ne vient. Mon
armoire à glace a disparu. Je me dis que, comme d'habitude, avec ma chance, je me tape le plus roublard de tous les masseurs de Turquie.
J'attends encore. J'ai vraiment trop chaud. Tous ceux qui
sont rentrés en même temps que moi sont déjà en train de se faire laver. Moi, je continue à fondre comme une glace au soleil. Je commence à avoir la tête qui tourne. Je ne distingue plus vraiment les ronds de lumière de la coupole. J'ai du mal à relever la tête
quand j'aperçois quelqu'un qui pénètre dans la pièce. Tout mon corps est lourd…lourd…lourd... Je voudrais bouger mais je suis véritablement immobilisé. Je sens que
l'évanouissement n'est plus très loin. Dans mon délire de chaleur, j'imagine l'annonce déposée par ma famille dans le carnet du jour du journal :
La famille Y a la tristesse de vous annoncer le décès de
Julien
Y
Décédé accidentellement à Istanbul, réduit en boule de crasse dans un hammam
stambouliote
(son masseur n'est jamais venu le chercher)
Voilà, je vais mourir là, sur cette
pierre chaude, à moitié à poil, avec une malheureuse serviette qui baille. Je me rassure en disant, qu'au moins, je sais quelle sensation doit avoir l'œuf au plat quand il cuit par en-dessous. En même temps, je ne souffre pas, c'est plutôt une mort douce, mise à part les accès de panique que j'ai quand je me rends
compte que déjà deux ou trois fournées de types arrivés après moi ont fini leur séance.
Mon affreux masseur ne revient pas, il m'a abandonné. Il est
peut-être déjà en train de vendre mes vêtements sur eBay…
Je ferme les yeux, abattu, vaincu.........
Soudain, dans mon semi coma, je distingue un ricanement gras. J'ouvre un œil et aperçois quelques
dents perdus au milieu d'une moustache géante : il s'agit de mon masseur! Je ne sais pas si je dois rire ou pleurer, lui sauter au cou ou l'engueuler vertement.
Apparemment, de son côté, tout est normal, il me tire par le bras et me pose sur le bord de la
pierre. Il continue à me parler dans son anglais improbable. Je suis complètement KO. Il me masse comme une brute. J'ai l'agréable sensation qu'un
troupeau de dromadaires danse le flamenco sur mon dos. Je me sens totalement ailleurs, comme un pantin désarticulé. Je ne suis plus qu'une masse molle inerte. Dans un état à demi conscient
j'envisage plusieurs hypothèses :
- je me suis transformé en loukoum (j'en
ai abusé la veille)
- je me suis transformé en boule de
crasse (probabilité : forte)
- je suis une pâte antistress dans les
mains d'un géant des steppes
- je suis un futur kébab tournant : le
masseur évalue la fermeté de ma chair pour m'attendre à la sortie du hammam, me faire la peau et me vendre au resto d'à côté.
Soudain, je sors de ma torpeur, mon masseur ma savonne violemment, tellement violemment, que
je sens ma serviette se dénouer. Dans un élan de pudeur, je m'accroche à ma serviette en essayent de défendre le peu de dignité qu'il me
reste encore (?). J'ai l'impression que ça devient un jeu, et ça me fait moyennement rire. A chaque passage de ses grosses mains, il tire sur ma serviette. Ce masseur a décidé de m'humilier!!!
Il veut me foutre à poil!!!
Il finit par me balancer une bassine
d'eau glacée sur tout le corps : je pense que Claude François a du ressentir le même
genre de sensation juste avant sa mort! Heureusement pour moi, la vie continue. Mon masseur me redresse et commence à me savonner le visage. Il insiste
sur mes joues et ma barbe naissante. Il me gratte le cou, et moi, comme un chat, je tends le cou en souriant bêtement. Ca le fait beaucoup rire. Pour sceller un peu plus notre amitié toute virile, il me met une petite gifle genre, "t'es content mon cochon, hein!".
Je ne sais comment dire que j'adore le concept du masseur qui après vous avoir oublié dans une pièce à 50 °, manque de vous
mettre à poil pour finir par vous gifler gentiment devant un parterre d'habitués amusés.
La séance continue, j'en oublie qu'il me parle, pourtant, il semble insister. Sa voix se fait quasi menaçante. Je me concentre donc un peu plus sur ses propos. Je finis par comprendre qu'il veut un bakchich. Globalement, je discerne : "you are happy,
so give me money!". Il précise également
qu'il m'attendra… à la sortie!
Oui, je sais, le concept du bakchich est très répandu en Turquie, mais voilà, j'avais choisi
cet établissement justement parce qu'il n'y avait, soi-disant, pas ce genre de demande. Je me dis que je vais essayer de filer en douce mais hors de question de payer encore plus cher ce
mastodonte qui a failli me laisser crever la bouche ouverte sur une pierre chaude.
Avant de partir, il récidive avec une grande claque dans le dos, je ne réagis même plus,
mon dos est anesthésié par la chaleur et le massage à coup de sabot. D'un coup, son regard deviens menaçant et il me lance : "don't forget the money".
Oui, oui, je n'oublie pas l'argent, je vais juste tenter de revenir un peu à moi sous une
douche à température normale
Je finis par remonter dans la cabine. Me rhabille. Descends discrètement les marches. Me dirige
vers la sortie telle une ombre, une anguille, une vapeur de hammam... Soudain, j'entends
:
"Djouliaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa"
Je me retourne. Mon masseur continue :
"Djouiliaaaaaaaaaaa!!! My friend!"
Les vieux turcs assis-là regardent la scène d'un air amusé, genre " tiens, encore un qui se fait rouler en direct par le gros Michel " (oui, je sais, il ne s'appelle pas Michel, mais pour moi Michel c'est international, c'est
mon Monsieur tout-le-monde).
Je vais donc en direction de mon nouvel ami, lui tends quelques pièces d'un air désespéré. Il
me répond d'un :
"Thank you my friend!" et me donne une tape dans le dos tellement forte que je tombe sur le tas de serviettes usagés placé en pyramide à côté de
moi….
Causeries